Pour l’écrivain Achille Mbembe, l’obsession anti-Bamiléké est utilisée comme un outil de domination politique pour diviser les Camerounais et bloquer l’alternance. Une réalité qui remonte à l'époque coloniale.
Dans une récente interview à RFI, l’écrivain camerounais Achille Mbembe n’a pas mâché ses mots au sujet du régime de Yaoundé. « Je ne veux pas manquer de respect à l'égard d'un vieillard (parlant de Paul Biya). Dans un pays normal, il aurait été congédié depuis très longtemps. Mais le Cameroun n'est pas un pays normal. »
Pour le penseur, le mal profond du pays réside dans la manière dont l’énergie du peuple a été détournée. « Tout cela a été investi dans de mauvais objets, comme on le voit bien dans cette espèce de fixation sur les origines tribales, les origines ethniques, cette espèce de péché originel, je dirais, de la politique au Cameroun. » Mbembe insiste : « Il faut s'attaquer à la question du tribalisme, en particulier la peur des Bamilékés. Il faut dire les choses comme elles sont. Je crois que l'obsession, la fixation anti-Bamiléké instrumentalisée est devenue une technologie de pouvoir. »
Ses propos rejoignent un constat largement partagé : au Cameroun, le tribalisme n’est pas une simple habitude populaire, mais bien une stratégie de pouvoir utilisée par les dirigeants successifs pour diviser et régner.
Diviser pour régner : soixante ans de manipulation
Le tribalisme anti-Bamiléké plonge ses racines dans la période coloniale. Dans les années 1950, la France mène une guerre féroce contre l’UPC (Union des Populations du Cameroun), mouvement indépendantiste très implanté chez les Bamiléké et les Bassa. Répression militaire, villages incendiés, populations massacrées : l’Ouest devient une zone martyr. Les colons diffusent alors l’image du « Bamiléké rebelle », dangereux pour l’ordre établi.
Cette propagande oppose volontairement les Bamiléké aux autres communautés, notamment les Beti et les populations du Nord, jugées plus favorables au pouvoir colonial. C’est ainsi que naît le stéréotype du « Bamiléké dangereux », qui sera repris par les dirigeants camerounais après l’indépendance.
Ahidjo : l’institutionnalisation de la méfiance
À l’indépendance en 1960, Ahmadou Ahidjo, choisi par la France, s’installe au pouvoir. Il reprend la lutte contre l’UPC et entretient l’idée que les Bamiléké sont des « ennemis de l’État ». Dans les années 1960 et 1970, l’Ouest est le théâtre d’une répression sanglante : exécutions, fosses communes, villages encerclés par l’armée et incendiés.
Dans le discours officiel, « Bamiléké = rebelle », donc à surveiller. L’administration favorise les cadres venus du Nord et du Centre-Sud, marginalisant volontairement les élites Bamiléké. L’anti-Bamiléké devient une politique d’État, habillée derrière le mot « unité nationale ».
Biya : l’obsession électorale
Quand Paul Biya arrive au pouvoir en 1982, il hérite de cette méfiance. Mais au lieu de la combattre, il l’entretient. Dans les années 1980, les clichés se multiplient : « Ils sont partout », « Ils veulent dominer ».
Avec l’ouverture au multipartisme en 1990, le tribalisme anti-Bamiléké devient une arme électorale. Les médias proches du régime accusent les Bamiléké d’être « tribalistes » et « assoiffés de pouvoir ». Lors de l’élection de 1992, l’opposition gagne largement dans l’Ouest et le Littoral. Le pouvoir dénonce alors une « trahison » et ravive la peur des Bamiléké pour justifier son maintien au sommet.
Depuis, chaque fois qu’un opposant Bamiléké émerge, la machine est relancée. Maurice Kamto en a fait les frais lors de l’élection présidentielle de 2018. En 2025, sa candidature a été purement et simplement rejetée. La campagne de haine a été massive : « projet tribal Bamiléké », « menace pour l’unité nationale », etc.
Droits humains piétinés
En favorisant le tribalisme, le gouvernement viole de fait les droits humains fondamentaux. Il nie l’égalité entre citoyens en plaçant une communauté sous suspicion permanente. Les discours de haine tolérés dans les médias, les arrestations arbitraires d’opposants originaires de l’Ouest, et l’utilisation de la justice comme outil de marginalisation sont autant de preuves que le tribalisme est devenu un instrument de répression politique. Au lieu de protéger l’unité nationale, l’État attise les divisions et empêche l’émergence d’une conscience citoyenne commune.
Quand le peuple est pris en otage
Les Camerounais, toutes origines confondues, paient le prix de cette politique. Pendant que les élites au pouvoir instrumentalisent les différences ethniques, les véritables problèmes — pauvreté, chômage, corruption, absence de services publics — restent sans solution.
Le peuple, divisé par des méfiances artificielles, peine à s’unir pour arracher la démocratie confisquée. Achille Mbembe a raison de rappeler que cette « fixation anti-Bamiléké » n’est pas une simple haine spontanée, mais une technologie de pouvoir destinée à empêcher l’alternance.
Un avenir encore possible ?
Briser le cercle du tribalisme suppose un sursaut collectif. Cela implique de réhabiliter la mémoire des victimes de la répression coloniale et postcoloniale, de sanctionner les discours de haine, et surtout de construire un récit national qui ne repose plus sur la peur de l’autre.
Le Cameroun possède une jeunesse talentueuse, une diaspora active et une société civile déterminée. Mais pour que cette énergie serve enfin la démocratie, il faudra dépasser les murs que le pouvoir a patiemment construits depuis plus de soixante ans.
DEJIO M.