À quelques semaines de la présidentielle du 12 octobre, le processus électoral camerounais est profondément décrédibilisé : l’exclusion arbitraire du principal opposant Maurice Kamto, un fichier électoral opaque, une répression brutale de toute dissidence, et la violation systématique des droits humains. Retour sur un déni démocratique en cours.
Le processus électoral au Cameroun a été entaché dès son commencement par une décision choc : le rejet de la candidature de Maurice Kamto. La Commission électorale (ELECAM) a justifié cette exclusion par une prétendue « pluralité d’investiture » de son parti, le MANIDEM. Cependant, cette justification s’est rapidement effondrée. Le président du MANIDEM, Anicet Ekane, a immédiatement démenti, qualifiant la décision « d'arbitraire et politiquement motivée ». Pire, une enquête a révélé une manipulation d'État. Le Ministère de l’Administration territoriale (MINAT) a frauduleusement modifié les informations du parti sur son site internet pour créer le prétexte de l’exclusion. Le recours de Kamto a été rejeté par un Conseil constitutionnel perçu comme inféodé au pouvoir, scellant une éviction qui, pour Human Rights Watch, « affaiblit gravement la crédibilité du processus électoral ».
Le terreau de la fraude
La méfiance envers le processus ne s’arrête pas là. Au-delà de l’exclusion de Kamto, l’opacité règne sur les préparatifs du scrutin. Dès janvier 2025, Maurice Kamto, leader du MRC, dénonçait le non-respect par ELECAM de l’article 80 du Code électoral, qui exige la publication du fichier électoral national le 30 décembre de chaque année. Le fichier électoral camerounais reste un sujet d’opacité totale, sans aucun audit indépendant. Cette absence de transparence ouvre la porte à des manipulations massives. Des observateurs nationaux s'inquiètent de l'absence de vérification, un problème récurrent qui, selon un rapport de la FIDH, « mine la confiance des citoyens et jette un doute persistant sur l'intégrité du scrutin ».
Un climat de terreur
Pour étouffer toute contestation, le gouvernement camerounais a intensifié une répression brutale. Les partisans de l’opposition, notamment ceux du Mouvement pour la Renaissance du Cameroun (MRC) du Pr Maurice Kamto, sont la cible d’une chasse aux sorcières. Human Rights Watch a documenté l’arrestation d’au moins 35 de ses sympathisants depuis fin juillet 2025. L’Ong parle d’une « répression préélectorale ciblée ». En outre, les forces de sécurité utilisent une force excessive. Des supporters de Kamto ont été « dispersés à coup de gaz lacrymogène » devant le Conseil constitutionnel, violant le droit à une réunion pacifique.
Ces arrestations témoignent d’un encerclement des voix critiques, à coup de justice sélective et de restrictions sévères de l’espace public. La liberté de la presse est strangulée, les débats sur des sujets sensibles étant purement et simplement interdits.
Ce climat de terreur rappelle que des figures emblématiques de la crise anglophone croupissent en prison. Le journaliste Kingsley Njoka a été condamné à 10 ans de prison pour « sécession », un verdict que Reporters sans frontières (RSF) a qualifié de « déni de justice et d'atteinte grave à la liberté de la presse ».
Le silence complice de la communauté internationale
Face à ces dérives, la réaction internationale est d’une faiblesse consternante. L’Union européenne a pris la décision significative de ne pas envoyer d’observateurs au Cameroun. Cette absence de surveillance internationale renforce le sentiment d'impunité. Si Human Rights Watch et Amnesty International se sont positionnés contre les dérives en cours au Cameroun, les grandes puissances occidentales et les institutions multilatérales sont restées en retrait, laissant le régime de Yaoundé poursuivre sa stratégie sans pression diplomatique notable. Aucun acteur majeur n’a fermement condamné l’exclusion de Kamto.
Ce silence contraste amèrement avec l’attitude proactive adoptée ailleurs. Comme le souligne un éditorial de Reuters, « la communauté internationale a été plus proactive dans d'autres contextes, comme en Côte d'Ivoire, où elle a exigé la réintégration des opposants ». Ce deux poids deux mesures, dénoncé par Amnesty International, donne un sentiment d’impunité au régime et désespère une population qui espérait un sursaut démocratique.
Un scrutin sans légitimité
La présidentielle camerounaise de 2025 s’annonce moins comme une compétition équitable que comme un simulacre verrouillé. L’exclusion du principal rival, la manipulation administrative, la répression de la société civile et l’opacité du processus électoral créent un parfait cocktail pour une crise post-électorale.
Aujourd’hui, cette élection ressemble davantage à une mascarade : un processus verrouillé en amont, où l’exclusion du challenger le plus crédible, la répression systématique des voix critiques, l’opacité dans les listes électorales et l’absence d’observateurs indépendants crédibles ont vidé le scrutin de tout enjeu. Comme l’alerte Human Rights Watch, « le vote risque d’être une simple formalité » , un feu d’artifice institutionnel sans étincelle de légitimité. Le peuple camerounais mérite mieux qu’une élection confisquée.
Etienne TASSE