Présidentielle 2025 au Cameroun: Les Évêques sonnent l’alerte

Présidentielle 2025 au Cameroun: Les Évêques sonnent l’alerte

Alors que le Cameroun se prépare pour une élection présidentielle cruciale en octobre 2025, les évêques du pays lancent un vibrant plaidoyer pour une gouvernance intègre, transparente et centrée sur l’humain. Dans une lettre pastorale poignante, ils dressent le portrait du leader idéal, tout en dénonçant les écueils qui menacent la démocratie. Mais dans un contexte où la liste électorale nationale tarde à paraître, et où les ombres du passé planent encore, cet appel est-il un rêve ou une prophétie ?  

Les évêques du Cameroun, dans une lettre pastorale, ont indiqué un chemin lumineux pour ceux qui aspirent à diriger le pays. Mais aussi pour éclairer le choix des votants. Leur message, à la fois ferme et empreint d’espérance, énumère des vertus cardinales.  Pour l'épiscopat camerounais, un bon Président doit allier compétence économique, leadership unificateur et écoute citoyenne. 

Sur le plan économique, il doit piloter une croissance inclusive, créatrice d'emplois et réductrice de pauvreté, tout en garantissant une gestion transparente des deniers publics. Son action doit s'accompagner d'une lutte implacable contre la corruption, ce fléau que les évêques qualifient de "structure de péché", car il mine les fondements de l’État et détruit la confiance des citoyens envers leurs institutions. "S'attaquer fermement à la corruption à tous les niveaux de l'administration publique, en mettant en place des mécanismes efficaces de contrôle et de sanction sans discrimination ou à tête chercheuse", précise la lettre des évêques. Parallèlement, l'amélioration des services publics (santé, éducation, infrastructures) doit être une priorité, avec une attention particulière à l'équité d'accès pour tous les Camerounais.

Être capable de sillonner le pays

Sur le plan social et politique, le chef de l'État doit incarner l'unité nationale. Cela implique d'apaiser les tensions ethnorégionales, d'assurer une représentation équilibrée des territoires, et de maîtriser les réalités socioculturelles du pays. Une présence active sur le terrain est indispensable : "Être capable de sillonner le pays, en visitant tout au moins chaque région au moins une fois pendant son mandat", martèle l’épiscopat. Cette proximité territoriale doit s'accompagner d'une écoute permanente des forces vives (société civile, partis politiques, syndicats) et d'un dialogue constructif pour formuler des solutions adaptées aux attentes populaires.

Un bon leader doit également incarner une autorité morale, alliant intégrité, humilité et exemplarité. Son leadership se manifeste par une conduite irréprochable, exempte de conflits d'intérêts et de toute tentation d'enrichissement personnel. Doté d'une vision stratégique claire et partagée, il doit "être un leader qui inspire confiance et qui sait prendre des décisions difficiles". Tout en sachant mobiliser la nation autour d'un projet de développement clair. Le respect de l'État de droit et des libertés fondamentales est non négociable, avec une attention particulière à l'indépendance des institutions et à l'inclusion de toutes les voix.

Face aux crises, prendre des décisions rapides et appropriées

Par ailleurs, un chef d'État accompli doit faire preuve de tact dans la résolution  des crises : tre capable de gérer les crises et les conflits de manière efficace, en prenant des décisions rapides et appropriées pour protéger les intérêts du pays et de la population". En diplomatie, il promeut activement l'image du Cameroun, cultivant des relations internationales mutuellement bénéfiques. Ces qualités combinées – éthique, vision, gestion de crise et ouverture sur le monde – définissent un leadership présidentiel à la fois ferme et respectueux des aspirations citoyennes. Tolérance, ouverture d'esprit et capacité à intégrer la diversité camerounaise dans sa gouvernance complètent ce profil présidentiel idéal.

 La transparence entachée : non publication de la liste electorale nationale  

Pourtant, un premier obstacle se dresse : la non-publication de la liste électorale nationale. Pour les évêques, cette opacité contrevient directement aux principes de transparence et de justice qu’ils appellent de leurs vœux. "Comment parler d’élections libres et équitables si les citoyens ne peuvent même pas vérifier l’exactitude des registres ?", s’interroge un observateur politique.  Cette absence de la liste électorale nationale nourrit les suspicions et rappelle les démons du passé : fraudes, achats de voix et urnes volées. Elle sape la légitimité du processus et risque d’éloigner les Camerounais des urnes.  

Respect des droits humains

En plus, les évêques insistent sur le respect des droits humains comme condition sine qua non d’une gouvernance juste. Leur lettre rappelle que "la politique doit être une forme éminente de charité", selon les mots du pape François. Cela implique la protection des plus vulnérables, notamment les pauvres, les jeunes sans emploi et les victimes des conflits dans le Nord-Ouest et le Sud-Ouest. Garantir la liberté d’expression est également essentiel, car un paysage médiatique pluraliste permet un débat démocratique sain. Enfin, la justice sociale doit être une priorité, en veillant à ce que l’économie soit au service de l’homme, et non l’inverse.

Quid de la candidature de Paul Biya ?

La question brûle les lèvres : le président Paul Biya répond-t-il à ces exigences ? Si certains lui attribuent une relative stabilité, d'autres critiquent ouvertement l'opacité électorale (avec des scrutins souvent entachés d'irrégularités), la corruption endémique (où le Cameroun stagne dans les classements internationaux) et les crises persistantes (comme les tensions anglophones et l'insécurité dans l'Extrême-Nord), qui ont marqué ses quatre décennies au pouvoir. Pour les évêques, le bilan est sans appel : "Depuis quelques années, et de plus en plus ces derniers temps, les angoisses de la très grande majorité des Camerounais se sont transformées en cris de désespoir face à la misère qu'ils vivent et à la dégradation de notre beau pays, le Cameroun. Nos consciences de pasteurs et de citoyens ne sauraient donc rester indifférentes à ces cris de détresse.”  Sans compter qu'il n'a pu visiter aucune autre région du pays durant le mandat qui s'achève. Pour beaucoup, le critère portant sur la connaissance du pays a été introduit pour discréditer la candidature du patriarche.

Présidentielle 2025 : Une élection sous tensions

Alors que le Cameroun s’achemine vers octobre 2025, l’appel des évêques tombe à pic. Car les défis à relever sont considérables : une paix fragile, avec des régions en crise susceptibles de se voir exclues du scrutin ; une méfiance citoyenne persistante, où nombreux sont ceux qui doutent encore de l'utilité du vote ; et l'urgence des réformes, notamment celle du code électoral, perçu comme inéquitable et source de tensions. Dans ce contexte, la lettre des évêques est bien plus qu’un sermon : c’est un cri du cœur pour un sursaut national. "Si le Seigneur ne bâtit la maison, les bâtisseurs travaillent en vain", rappellent-ils, citant le Psaume 126.  

Les évêques terminent leur lettre par une note d’espérance, invoquant la Vierge Marie et l’Esprit Saint pour éclairer les consciences. Leur message est clair : le Cameroun mérite mieux. Aux citoyens de se lever, armés de leurs bulletins de vote, aux candidats de se montrer dignes, et à l’histoire de juger.  

Etienne TASSE