Alors que le Cameroun s’apprête à vivre une élection présidentielle cruciale en octobre 2025, Elections Cameroon (Elecam), l’organe en charge des élections, refuse de publier la liste électorale nationale. Une opacité qui nourrit les soupçons de fraude, viole les droits fondamentaux des citoyens et révèle les manquements d’un système électoral gangréné par des pratiques douteuses. La controverse a pris une nouvelle ampleur lorsque le lien internet permettant aux électeurs de vérifier leur inscription est devenu inopérant. Dans cette atmosphère de défiance, la démocratie camerounaise vacille, et les droits humains sont bafoués.
Le Cameroun, ce géant d’Afrique centrale, se trouve à un carrefour critique de son histoire politique. Alors que le pays s’apprête à organiser une élection présidentielle en octobre 2025, l’organe en charge des élections, Elecam, est au cœur d’une tempête. Refusant de publier la liste électorale nationale, Elecam plonge le processus électoral dans une opacité déroutante, suscitant des craintes légitimes de fraude et de manipulation au bénéfice du parti au pouvoir, le RDPC. La controverse s’est amplifiée avec la révélation de doublons dans le fichier électoral. Plus grave, la situation a pris une tournure dramatique lorsque le lien internet censé permettre aux électeurs de vérifier leur inscription est devenu subitement inactif. Cette défaillance a créé une véritable frustration parmi les citoyens, qui se sont retrouvés privés de la possibilité de confirmer leur propre présence sur la liste électorale.
Maître Désiré Sikati, avocat et responsable des droits de l'homme au sein du Mouvement pour la Renaissance du Cameroun (MRC), ne mâche pas ses mots. Il accuse ouvertement Elecam de dissimuler la liste électorale nationale pour camoufler des irrégularités. « Une même personne. Deux cartes d'électeurs. Pourtant, ils nous ont laissé croire que la deuxième inscription annule automatiquement la première. », écrit-il. Un cri du cœur dénonçant un système opaque et peu fiable qui fragilise la confiance des citoyens dans un processus électoral déjà profondément entaché de doutes. Face à ces dérives, l'appel à la transparence et à la justice se fait de plus en plus pressant.
Une liste électorale nationale introuvable
Depuis le 30 décembre 2024, Elecam affirme que les listes électorales sont disponibles pour consultation dans les antennes communales et les points focaux de la diaspora. Pourtant, cette dispersion des listes régionales ne suffit pas à rassurer les citoyens et les partis politiques. La loi, à travers l’article 80 du Code électoral, exige la publication de la liste électorale nationale, un document unique et centralisé qui permettrait une transparence totale. Mais Elecam semble jouer à cache-cache avec la vérité, préférant dissimuler cette liste sous le prétexte fallacieux de contraintes matérielles.
Cette opacité n’est pas sans conséquences. En refusant de publier la liste nationale, Elecam ouvre la porte à des fraudes électorales massives. Des doublons ont déjà été détectés, permettant à un même électeur de figurer sur plusieurs listes régionales. Cette faille pourrait permettre à un individu de voter plusieurs fois dans des bureaux différents, ou pire, à une personne de voter frauduleusement à la place d’un autre électeur. Une situation qui, selon l’opposition, profiterait au RDPC, parti au pouvoir. Pourtant, Paul Biya, 92 ans, au pouvoir depuis 43 ans, n’a toujours pas clairement annoncé sa candidature .
L’opacité du processus électoral viole directement l’article 25 du PIDCP, qui garantit à tous les citoyens le droit de participer à la direction des affaires publiques, notamment par le biais d’élections libres, honnêtes et transparentes. En empêchant les citoyens de vérifier leur inscription et en permettant des irrégularités, ELECAM prive les Camerounais de leur droit fondamental à des élections équitables.
Violation du Code électoral et les droits humains
En refusant de publier la liste électorale nationale, ELECAM ne se contente pas de nourrir les soupçons de fraude. Il viole ouvertement le Code électoral camerounais. L’article 80 est pourtant clair : « Le Directeur Général des Élections établit et rend publique la liste électorale nationale au plus tard le 30 décembre. » Pourtant, malgré les recours judiciaires intentés par des avocats, des électeurs et des partis politiques comme le MRC, ELECAM reste sourd aux demandes de transparence.
Les tentatives judiciaires pour contraindre ELECAM à respecter la loi ont été vaines. Le Tribunal de Grande Instance de Yaoundé s’est déclaré incompétent, tout comme le Conseil Constitutionnel. Ces décisions, bien que juridiquement motivées, renforcent l’impression d’un système verrouillé, où les institutions censées protéger les droits des citoyens sont impuissantes face aux manœuvres du pouvoir.
Cette situation constitue également une violation de l’article 2 du Pacte international relatif aux droits civils et politiques (PIDCP), ratifié par le Cameroun. Ce texte impose aux États parties l’obligation de respecter et de garantir les droits reconnus dans le Pacte. En ne garantissant pas un processus électoral transparent, le Cameroun manque à cette obligation. De plus, l’article 14 du PIDCP, qui garantit le droit à un recours effectif, est bafoué lorsque les citoyens ne peuvent pas obtenir justice face aux irrégularités électorales.
Le droit de vote menacé
La non-publication de la liste électorale nationale ne se résume pas à une simple question administrative. C’est une violation flagrante des droits humains. Le droit de vote, pierre angulaire de toute démocratie, est menacé. Les citoyens camerounais sont privés de leur capacité à vérifier leur inscription, à contester des erreurs ou des fraudes, et à participer pleinement au processus électoral.
L’État, garant des droits humains, a failli à sa mission. En tolérant les manquements d’Elecam, il trahit la confiance des citoyens et sape les fondements de la démocratie. Dans un contexte socio-politique déjà tendu, cette opacité électorale risque d’enflammer les passions et de plonger le pays dans un cycle de violence et de défiance.
Cette pratique prive également les citoyens et les partis politiques d’informations essentielles pour exercer leurs droits démocratiques, violant ainsi l’article 19 du PIDCP, qui garantit le droit à la liberté d’expression et d’information.. De plus, l’article 26, qui garantit l’égalité devant la loi, est bafoué lorsque des doublons dans les listes électorales permettent à certains électeurs de pouvoir voter plusieurs fois, créant ainsi une inégalité flagrante.
Pas de démocratie sans transparence
L’élection présidentielle de 2025 représente bien plus qu’un simple scrutin. C’est une épreuve de vérité pour un pays en quête de stabilité et de justice. Mais comment croire en un processus électoral transparent lorsque l’organe en charge des élections refuse de jouer cartes sur table ? La communauté internationale, les organisations de la société civile et les citoyens camerounais doivent rester vigilants. La démocratie ne se construit pas dans l’ombre, mais dans la lumière de la transparence et de la justice. Si Elecam persiste dans son opacité, c’est tout l’avenir du Cameroun qui risque d’être compromis. Car sans transparence, il n’y a pas de démocratie. Et sans démocratie, il n’y a pas d’avenir. Les violations de la loi par ELECAM ne doivent pas rester impunies. Il est temps que l'Etat fasse la lumière sur ces pratiques qui menacent les fondements de la démocratie, afin que les coupables soient sanctionnés, conformément aux lois de la République.
Etienne TASSE