Sans salaires, des journalistes réduits à la mendicité

Sans salaires, des journalistes réduits à la mendicité

Précarité. Sans subventions, certains journaux cumulent des années de salaires impayés, contraignant leurs employés à recourir aux « per diems » et à « plumer » des personnalités pour assurer leur survie, au mépris des règles éthiques et de déontologie.  

« Je ne veux pas compter, puisqu’on ne va jamais nous le restituer. C’est comme un locataire qui se met à compter l’argent qu’il a versé depuis des années à son bailleur. » Journaliste au quotidien à capitaux privés Mutations, l’auteure de ces propos ne cache pas son agacement lorsque nous abordons la question des cumuls d’arriérés de salaires dans la presse privée camerounaise. Depuis 2014, le journal qui l’emploie cumule chaque année trois à quatre mois de salaire impayés. Une information à laquelle n’a pu réagir le directeur de la publication de ce journal, Georges Alain Boyomo, qui effectuait un séjour hors du pays lorsque nous l’avons contacté en novembre.

De nombreux autres confrères approchés affichent la même gêne. La raison est simple : ils en ont tellement cumulés qu’ils ne se souviennent plus du nombre de mois ou d’années sans salaire. « La situation va de mal en pire. Les mois d’arriérés sont incalculables. Personne ne peut dire ce que Le Messager lui doit : 5 ou 7 ans d’arriérés ? Nul ne sait », souffle un reporter de ce quotidien, l’un des vétérans de la presse camerounaise, créé il y a un peu plus de 40 ans. Depuis le décès de son fondateur Pius Njawe en 2010, ce journal est confronté à de graves problèmes financiers en partie liés à la mauvaise gestion.

« L’année dernière nous avons reçu un mois de salaire que personne n’attendait. Il avait été payé, je crois, le 31 décembre 2021 et la hiérarchie promettait que la situation devait changer cette année. Hélas, nous sommes retombés dans les mêmes travers. Jusqu’à ce jour on n’a encore rien reçu», se plaignait, en octobre dernier, notre confrère qui a requis l’anonymat. Une information confirmée par plus d’un autre reporter, mais que relativise le directeur de la publication de ce journal. « Oui, les journalistes du Messager sont sans salaires effectivement, mais il arrive qu’on paye quatre mois », affirme Jean-François Channon.

« 17 mois sans salaire »

Les quotidiens Le Jour et La Nouvelle Expression (Lne) ne sont pas épargnés. « Le problème dure depuis bientôt cinq ans. Les salaires sont devenus irréguliers. Cela a commencé par des mois de 45, 50 puis 60 jours. Maintenant c’est à peine si on a cinq mois de salaire par an », déclare Hervé Villard Njiele, reporter à Lne. Au-delà de ces cas, c’est toute la presse privée camerounaise qui souffre de la précarité de ses personnels, journalistes et professionnels des métiers connexes confondus. A cause des salaires très bas, non payés ou versés en monnaie de singe quand ils existent, ils peinent à subvenir à leurs besoins vitaux. « Je suis parti du Messager avec 17 mois et demi d’arriérés de salaire », s’alarme Jacques Do’o Bell, retraité depuis le 18 mars 2018 après 21 années au service de ce quotidien à capitaux privés.  

A peine sa cinquième année franchie, Le Quotidien de l’économie (Lqe), l’un des derniers-nés de la presse quotidienne du pays, est contaminé par le fléau. « Dès le lancement du journal, en 2012, on a enregistré des arriérés de salaire. Rien qu’en 2012 on en a eu entre cinq à six mois. En 2013 on a eu quatre mois de salaires impayés, et peut-être trois en 2014 (…) De septembre 2011 où j’intègre ce journal à décembre 2018, où je le quitte, j’ai cumulé des arriérés de salaire compris entre 15 et 17 mois. Mon ancien employeur me doit près de 4 millions de FCFA, qui intègrent des commissions impayées », s’offusque Joseph Roland Djotié, directeur de l’hebdo « Eco Finance ». Approché en novembre, le directeur de ce journal, Thierry Ekouti nous a dit qu’il n’a aucune réponse aux accusations de son ancien collaborateur, et qu’il le laisse face à sa conscience.  

« On est obligés de mendier » 

Pour survivre, la plupart des journalistes sont obligés de « mendier », de courir après les perdiems. « On gère le quotidien avec les perdiems des couvertures. C’est ce qui nous maintient un peu », révèle un confrère du Messager.  Cet argent leur est remis par des organisateurs d’événements ou, selon l’importance du sujet, par des lobbies qui désirent régler leurs comptes à leurs adversaires politiques ou d’affaires en contrepartie d’un texte laudateur. « Nous en sommes à mendier notre propre dû. Nous prions pour qu’on nous donne deux mois pour payer la scolarité des enfants ou passer les fêtes de fin d’année avec la famille. » Dans le jargon local, les expressions « journalistes de la Rue Mermoz » ou « journalistes du Hilton », sont employées pour désigner ces « confrères » qui campent dans des hôtels en quête d’événements à « couvrir » ou en attente de personnalités qu’ils vont plumer en contrepartie d’un texte dithyrambique ou « tirer dessus » si elles sont radines.  

Certains journalistes ont préféré quitter les médias privés sans subventions, pour se « réfugier » dans des métiers plus rémunérateurs. D’autres font du « mercato » en transhumant de média en média, mais ils sont vite rattrapés par la réalité qui est quasiment la même. « Je suis parti du Quotidien de l’économie où on me payait 120 000F CFA pour un magazine nouveau où l’offre était plus alléchante. On me proposait 200 000F », déclare Aloys Onana, ancien reporter à Lqe. Il a fini par créer son propre journal, « Investisseurs ». Les « conditions indécentes et inhumaines de travail et la corruption quasi généralisée des professionnels de médias » sont un phénomène ancien. Une enquête réalisée en 2009 par le Syndicat des journalistes employés du Cameroun (Sjec) mettait en évidence cette « situation sinistrée ».

Débattue lors d’un colloque international organisé les 18 et 19 février 2010 à Yaoundé, l’enquête débouchait sur des constats alarmants : « Des entreprises de presse qui ne le sont que de nom car ne garantissant pas d’emplois stables, et pour la plupart ignorées par l’administration fiscale ; des journalistes peu ou mal formés, au statut flou, peu soucieux des règles éthiques, déontologiques et professionnelles, exposés à toute forme de corruption, transformant leurs organes d’information en instruments à gages ou en outils de chantage ou de marchandage ; des pouvoirs publics en difficulté dans leur mission de régulation du secteur des médias tant en ce qui concerne le respect des cahiers de charges que l’application des lois et règlements en vigueur ; l’octroi d’une aide publique querellée ou la délivrance des licences d’exploitation, toutes choses qui entraînent ce qu’on appelle désormais la ‘‘tolérance administrative’’. »

Convention collective

Ce paysage est dû à l’absence d’un cadre juridique clair et d’un environnement socio-économique propice à l’éclosion d’une presse digne, crédible et responsable et, pis encore, l’échec des organisations professionnelles et syndicales incapables de jouer leur rôle d’animation et d’autorégulation. Fort de ces constats, le Sjec avait formulé, en 2011, un plaidoyer pour la réforme du cadre juridique de la liberté de communication sociale au Cameroun. Ce plaidoyer est contenu dans l’avant-projet de loi portant révision de la loi du 19 décembre 1990 modifiée par celle du 04 janvier 1996 relative à la liberté de communication sociale. Le plaidoyer préconise la restructuration de l’entreprise de médias et la professionnalisation de ce secteur en vue d’une rémunération efficiente des journalistes selon le barème prévu par la convention collective de 2008, d’une part, et d’autre part la participation des journalistes dans la gestion des entreprises à hauteur de 10% du capital. 

Autant de gages pour assainir la profession. Ni ce plaidoyer, ni les conclusions du colloque international sollicitant l’intervention à court terme de l’Etat pour « sauver la communication sociale au Cameroun par la promotion de médias libres et crédibles », n’ont été suivis d’effets. Le 29 juillet 2022, le Premier Ministre, Joseph Dion Ngute, a constaté que « certaines conventions qui aménagent les rapports entre les acteurs sociaux sont surannées alors même que leur adaptation au contexte actuel contribuerait à améliorer les performances dans les branches d’activités concernées. » Il a plaidé pour l’ouverture d’une réflexion devant conduire à une harmonie entre les acteurs de la chaîne du travail.

Evoquant « le bilan, les défis et les prochaines étapes du processus de mise à jour des conventions collectives et accords d’établissements », le ministre du Travail a noté un foisonnement de la négociation des conventions collectives et accords au cours de la décennie en cours. Ce qui devrait permettre de promouvoir le travail décent et d’améliorer les conditions des travailleurs « grâce à un dialogue ouvert et inclusif ». Sauf que la convention n’a jamais été signée pour ce qui est du secteur des médias. Selon Grégoire Owona, les écueils dans la mise en œuvre de cet outil sont le « caractère non contraignant de l’application des conventions collectives par les parties non signataires », la soutenabilité financière susceptible d’entraîner des retards dans les paiements des différentes obligations sociales.

L’information sacrifiée    

La précarité n’encourage pas les journalistes en début de carrière à rester dans la profession pour y assurer la relève. Elle impacte la qualité des contenus de journaux. « On ne peut pas réaliser une enquête digne parce qu’on n’a pas de ressources. Ce n’est pas faute de volonté ». Le droit à l’information consacré par de nombreux textes –  y compris la Constitution de l’Etat du Cameroun – est ainsi sacrifié. Tout comme le Pacte international relatif aux droits économiques, sociaux et culturels. En son article 7 relatif au salaire décent, il préconise ce qui suit : « Les Etats (…) reconnaissent le droit qu’a toute personne de jouir de conditions de travail justes et favorables, qui assurent notamment la rémunération égale ainsi qu’une existence décente pour eux et leur famille. » Or l’information est perçue par la déclaration de Windhoek comme un « bien commun ».  

L’Article 15 de la Charte africaine des droits de l’homme et des peuples stipule que « Toute personne a le droit de travailler dans des conditions équitables et satisfaisantes et percevoir un salaire égal pour un travail égal ». Enfin, la Charte de Munich affirme que les devoirs des journalistes ne peuvent être effectivement respectés dans l’exercice de leur profession que si les conditions concrètes de l’indépendance et de la dignité professionnelle sont réalisées. « En considération de sa fonction et de ses responsabilités, le journaliste a droit non seulement au bénéfice des conventions collectives, mais aussi à un contrat personnel assurant la sécurité matérielle et morale de son travail ainsi qu’à une rémunération correspondant au rôle social qui est le sien, et suffisante pour garantir son indépendance économique. » Au Cameroun, ces préconisations ne sont qu’un leurre.

Théodore Tchopa (Jade)